Coup de cœur

Romain PUÉRTOLAS

©Éric Clément

          Cher Romain Puértolas,

 

          Vous lire, c’est sourire, c’est avoir le cœur et les sens en fête, c’est être envahi d’une douce légèreté, c’est se faire plaisir.

          Dans chacune de vos histoires, vous invitez à un festival de l’imaginaire, à un barbecue olé olé où vos personnages haut en couleurs deviennent des potes avec qui on aime boire un verre de rosé frais et partager d’amusantes anecdotes. Oui, cher Romain, vous avez le don de mettre votre lecteur à l’aise, de lui offrir des livres habités d’affriolantes aventures, de piment, de réflexion, de sensualité et surtout de tendresse, d’énormément de tendresse.

          Malgré les extraordinaires rebondissements qu’ils vivent, malgré leurs talents de magiciens, – qu’ils soient fakir, empereur, policier, factrice, danseuse au Moulin Rouge, aiguilleur du ciel, djihadiste, suprémaciste blanc… – vos personnages conservent une simplicité et une humanité qui émeut et qui ravit. Joyeusement loufoques, ils sont aussi profonds et, avec des mots simples, malgré les sourires qu’ils éveillent, ils nous renvoient à ce qu’il y a de lumineux en nous, à ce qui fait du bien, à la vie.

          Votre merveilleuse petite Zahera et votre Providence de haut vol, votre Napoléon décongelé, votre simpsonienne Agatha Crispies, votre incroyable fakir sont chacun un délice de finesse, de profondeur et d’amour. Rares sont les livres fleuris d’humour, plus rares encore les romans intelligents qui, sans nier l’obscur et la misère, regardent le monde en beau et offrent avec brio de ressentir les autres avec davantage d’empathie. Comme Rachid, le kiné, vos personnages « sentent bon l’humanité et la galette de pain frais » : ils offrent, chacun à sa manière, un peu plus de cœur dans la frénésie de notre monde et vous permettent de parler, avec légèreté, des pires horreurs de notre époque : puissent les politiques s’inspirer de vos pages pour dézinguer le terrorisme sans tuer personne, puissent-ils avoir l’intelligence de votre empereur pour pénétrer l’âme des méchants !

          On se régale au fil des péripéties que vous faites vivre à vos héros, mais votre humour, parfois aussi délirant que votre imagination, ne perd jamais de vue qu’il faut donner du sens à ce que l’on entreprend, que l’amour est la plus belle aventure humaine et que le respect de l’autre et des différences permet de construire une planète plus solidaire.

          Amoureux des livres et des écrivains, vous ne perdez jamais de vue que la littérature est belle lorsqu’elle ne se prend pas la tête et qu’un auteur n’est grand que lorsqu’il n’emmerde pas ses lecteurs avec ses problèmes de constipation mentale. La littérature, c’est comme la vie, un cadeau, et vous invitez chacun à en profiter un max en insistant sur tous ces petits riens qui transforment le quotidien. Vos personnages « terrestres-extra », « ceux dont l’ennemi n’est pas né », deviennent des amis, donnent la pêche, appuient sur la détente (pas la gâchette !) de la tendresse et nous convient à mettre la joie au menu plutôt que la morosité.

          Merci, ami Romain, d’être de ces auteurs qui ne se prennent pas au sérieux tout en offrant à leurs lecteurs des livres heureux, généreux et somptueux, des romans à croquer et qui font tant de bien !

 

Frank Andriat

Romain Puértolas,
L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea,
La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel,
Re-Vive l’Empereur,
Tout un été sans Facebook

sont disponibles en Livre de Poche ou aux Éditions Le Dilettante.

Vincent VILLEMINOT

© Emmanuelle Swan

          Cher Vincent Villeminot,

 

          Je vous imagine à Évian, au bord du lac Léman, l’observant, l’épiant, le ressentant, l’écoutant, le rêvant, vous y plongeant, mille fois, profondément et revenant vers nous avec les secrets qu’il vous a murmurés. Je vous imagine sensible, attentif aux bruits du monde, à ses injustices, à sa violence, je vous imagine blessé par l’horrible constat qu’il nous faut dresser si nous sommes un petit peu lucides : notre manière de vivre sans tenir compte des autres ou en les méprisant charrie des morts, vole des vies et les insulte. Et vous, Vincent, l’écrivain, vous ne pouvez plus vous taire : ces atrocités vous révulsent, vous ouvrent à la colère. Vous secouez la vase, vous remuez l’Histoire et, en des mots hallucinés, vous racontez, dans un superbe livre, l’immense combat d’une jeune fille fragile et de son grand mec noir, venu des empires de l’horreur, contre les ombres mangeuses d’hommes, contre l’argent sale nourri du sang de victimes innocentes.

          Avec une tendresse brûlée, avec une émotion poignardée, vous décrivez une quête, une terrible chasse, vous inventez un Moby Dick du Lac où le monstre n’est pas celui qu’on croit, où les méchants portent col blanc et cravate, vous dites l’aberration d’un univers sans âme et vous peignez, avec une poésie cruelle, l’insoutenable légèreté et la complète ignominie d’êtres pour qui le pouvoir n’a pas d’odeur. Lorsqu’on perd le sens, on gagne le sang. Lorsqu’on lie l’amour, on délie la mort. Vos mots sonnent juste, votre style emporte comme une vague inéluctable : vous avez du récit un sens aigu du suspense et de la phrase un sens heureux de l’équilibre.

          Je vous imagine, bouillonnant, habité par le lac, par son immensité drue, crevant d’espoir d’un monde meilleur, à écrire votre roman, à le pétrir, à le retravailler sans cesse pour que votre colère germe dans le silence entre vos mots, pour que vos phrases grincent en chantant, pour qu’elles atteignent leur cible, votre lecteur pris par l’angoisse et le bonheur de vous lire. Vous êtes, Vincent, un éveilleur, vous êtes de ceux qui griffent la coque de nos vies, vous secouez les consciences avec la force d’une plume libre et franche.

          Ce qui est beau dans votre roman, c’est son absolue sincérité, ce qui touche dans vos personnages, Ismaëlle et Ézéchiel, c’est leur humanité fragile, leurs hésitations, leur détermination, ces ombres et ces lumières sous lesquelles ils vacillent et qui construisent la vie et l’amour. Ce qui effraie, dans votre livre, c’est l’effroyable solitude de l’homme parmi les hommes, ce mépris, ce rejet, ces meurtres, cette absence de conscience et de partage. Ce qui émeut, ce qui emporte, c’est votre foi en l’Homme malgré tout, dans son combat contre la Bête et dans celui contre lui-même.

          Je vous imagine, cher Vincent, cherchant les mots de votre épopée lacustre, cultivant les silences, respirant la lenteur de vos descriptions, testant leur profondeur, inspiré par les brumes du Léman, par ses grondements, par ses ondulations amoureuses. Je vous imagine remercier le lac de vous avoir donné cette belle histoire pour dire aux humains si peu humains combien la vie, en dépit de tous les crimes qu’ils commettront, en dépit de toutes les guerres qu’ils génèreront, émergera toujours, simple, fragile, mais joyeuse, joyeuse.

 

Frank Andriat

Vincent Villeminot, Fais de moi la colère, Les Escales, 2018.

Caroline LAURENT

          Chère Caroline, chère Évelyne,

          Je suis ému, profondément touché par la belle aventure que vous avez vécue, je suis illuminé par votre amitié, par votre humanité, par tout l’amour et par la vérité qui habitent votre livre. À vous, Évelyne – même si vous n’êtes plus là pour me lire – je dois dire un immense merci pour votre vie, vos engagements, vos combats, votre sincérité : votre histoire rencontre celle de la France qui a été grandie par des personnes de votre cran et de votre talent. Merci, Évelyne, d’avoir libéré la voix et le corps des femmes, d’avoir élargi le cœur des hommes : votre témoignage est plus qu’une biographie, plus qu’un retour vers le passé : il est, de page en page, une marche vers l’avant, vers l’espérance et vers un avenir qui chante. Merci d’avoir donné du cœur aux idées de gauche, merci de les avoir incarnées dans votre quotidien. Durant votre existence de femme d’action, vous vous êtes investie bien au delà des mots : vous vous êtes colletée avec l’âpreté du vivant, avec une détermination heureuse et avec beaucoup de tendresse. C’est sans doute celle-ci qui vous a rapprochée de Caroline, votre « éditrice-garagiste », impliquée, enthousiaste, bouleversée, bouleversante. Votre ouverture commune a créé un duo de lumière et de feu et a permis un livre que le lecteur ne lâche pas.

          Chère Caroline, quel superbe travail vous avez réalisé ! Outre la prouesse intellectuelle d’achever l’écriture d’un manuscrit orphelin de son auteure, vous avez réussi une émouvante aventure humaine. Votre franchise m’a touché, votre fragilité avouée au fil des pages, votre brûlante envie d’aller au-delà de vous pour offrir à l’autre un roman lumineux, à Évelyne, votre amie disparue, mais à vos lecteurs aussi à qui vous donnez, sans le chercher, une merveilleuse leçon d’empathie, d’intelligence et de générosité. Malgré votre différence d’âge, l’écriture d’Évelyne Pisier et la vôtre se sont rencontrées, vos murmures et vos indignations se sont épousés : la femme née en 1941 et celle née en 1988 se confondent, sans cependant fusionner, restant l’une et l’autre, elles, libres, belles et sincères.

          Et soudain, la liberté peut se lire comme un reflet de l’Histoire, un témoignage brillant et palpitant sur la hargne de vivre, malgré les dérives des hommes, malgré les déceptions, malgré les tromperies et les guerres. Un beau roman, où réalité et fiction se rejoignent habilement dans un style fluide et enveloppant : rien que pour cela, il serait un coup de cœur. Mais, chère Caroline, votre livre à quatre mains est quelque chose de plus qu’un livre et c’est ce qui le rend tellement précieux : il est une évidence, une rencontre, un partage, une transmission, une libération de la parole. J’ai le sentiment que vous vous êtes rencontrée en écrivant l’histoire d’Évelyne, que vous vous êtes construite en réalisant cette œuvre. La merveilleuse alchimie née entre Évelyne et vous est génératrice d’un autre « miracle » : la lecture de votre livre transforme son lecteur, le renvoie à son essentiel à lui, à sa lumière.

          Merci, chère Caroline, de nous montrer que vivre, c’est accepter, recevoir et donner. Votre amitié avec Évelyne est une lumière pour ceux qui l’accueillent, votre sens de l’humanité construit et votre double voix de femme donne à l’homme que je suis une splendide leçon d’amour et de courage. Évelyne Laurent et Caroline Pisier, merci de m’avoir offert de rencontrer vos vies !

 

Frank Andriat

Évelyne Pisier et Caroline Laurent, Et soudain, la liberté, Les Escales, 2017.

Fouad LAROUI

          Cher Fouad Laroui,

          Lorsque je vous lis, un mot me vient au cœur et à l’esprit : « humanisme ». Merci profondément pour vos livres intelligents et sensibles où l’ouverture à l’autre et aux différences, où le respect de l’autre et de son Histoire sont toujours au rendez-vous.

          Je viens d’achever un de vos derniers textes, Ce vain combat que tu livres au monde. Votre livre m’a bouleversé. En deux cent cinquante pages lumineuses et plaisantes, vous réussissez à faire comprendre, avec finesse et profondeur, le pourquoi et le comment du djihadisme. Vous ne vous contentez pas de quelques émotions, de quelques affirmations faciles : vous promenez votre lecteur sur les chemins de l’Histoire, vous créez des liens, vous ouvrez le débat et vous suscitez la réflexion.

          Vos personnages sont humains, vivants, attachants. Leurs fêlures et leur fragilité les rendent vrais et crédibles. La descente d’Ali aux enfers et l’incapacité de Malika à l’aider touchent au cœur, la tragédie que vous dépliez avec brio amène à réfléchir, la solaire tante Ginette fait du bien, Brahim le désorienté qui accuse l’autre de l’être plus que lui pour ne pas affronter ses incertitudes fait frémir. Vous offrez à vos lecteurs une étonnante palette de portraits humains, si humains, ceux tirés de votre imaginaire et ceux extraits de l’Histoire. Merci, Fouad, pour votre culture, pour les mille informations historiques et sociologiques que vous offrez, au fil d’un roman, qui demeure léger, malgré la lumineuse érudition qui le parcourt.

          Vous avez le don de parler de l’humain avec gourmandise. Votre écriture ailée est saupoudrée de finesse et d’humour. Chacun de vos livres, malgré les ombres dénoncées, est un festival de bonne humeur : on sourit (ah, La vieille dame du riad !) en vous lisant, on est ému (l’aventure de Mehdi dans Une année chez les Français), on est surpris, ébloui, on frémit et, parfois, on rit. Comme dans la vie, Fouad, comme dans la vie en partageant, avec des amis, un verre de gewurztaminer.

          Lorsque je songe à vous, je ne peux m’empêcher de penser à ces Humanistes qui ont parcouru les chemins de l’Europe et qui ont préparé le Siècle des Lumières. Vous mettez votre intelligence et votre culture au service de la propagation d’idées qui éclairent le monde, qui le détournent de tous les obscurantismes et des certitudes meurtrières. Merci, cher Fouad, pour votre libre-pensée qui se nourrit de faits, d’Histoire, de recherches et qui, sans cesse, se remet en question pour conserver sa justesse et se garder en équilibre. Avec vous, avec vos livres, on ne sombre jamais dans la caricature : la joie qui en ressort nourrit, la vie, à laquelle chacune de vos phrases rend hommage, fait grandir.

          Vos livres sont rayonnants. Ils font du bien parce qu’ils vont au fond des choses sans être distants et froids. Vos lecteurs trouvent en vos personnages des amis, des personnes qu’ils pourraient rencontrer et avec qui ils pourraient partager un savoureux repas. Moi aussi, cher Fouad, « ce que je préfère, c’est vivre. Vivre ! Ici et maintenant. » En respectant la vie de l’autre. Merci de le rappeler avec une telle intelligence et une si belle profondeur !

 

Frank Andriat

Fouad Laroui, Ce vain combat que tu livres au monde, Pocket, 2018.

Les autres romans de Fouad Laroui sont disponibles chez Pocket.

Geneviève DAMAS

© Francesca Mantovani – Gallimard

          Chère Geneviève,

          Parler de vos livres, c’est parler de générosité et d’empathie. Parler de vos livres, c’est écouter le chant de l’humain et ouvrir les portes de la sensibilité et de l’intelligence. Vous donnez la parole aux blessés, aux solitaires, aux égarés, mais chacun de nous n’est-il pas un peu cela ?

          Dans le superbe Patricia, vous nous offrez de rencontrer Jean Iritimbi, un Centrafricain sans papiers aux rêves déchirés, vous nous donnez à réfléchir à la situation de nos sœurs et de nos frères humains qui n’ont rien et qui cultivent, pour leur malheur, les rêves d’une Europe opulente et accueillante, vous nous montrez, chère Geneviève, que la richesse des cœurs est sans cesse à construire pour aller au-delà des blessures, des fêlures, des mensonges, de la méfiance et pour créer des liens véritables.

          Vos personnages, Patricia, Jean et Vanessa, qui, au fil du roman, prennent la parole (ou la retrouvent) touchent au cœur grâce à la justesse aimante de vos phrases, grâce à l’écoute véritable que vous leur accordez. Vous êtes une auteure empathique, une auteure généreuse et sensible, vous accompagnez avec tendresse celles et ceux qui peuplent vos pages et vous suivez leur traversée vers une vie meilleure avec une réelle émotion qui n’a jamais rien de mièvre ou de surfait.

          Déjà, dans Si tu passes la rivière, vous nous offriez une histoire de déchirure et de solitude, de mots volés et de silences lourds, un récit d’exil intérieur et de retrouvailles avec soi, un roman tourbillonnant, enveloppant, marqué du sceau de la cruauté et pourtant profondément rédempteur. Patricia, votre nouvel opus, malgré l’absence et les ombres, conduit aussi vers le lien et la parole retrouvée.

          Chère Geneviève, si vos personnages nous touchent tant, c’est parce que, comme nous tous, au plus profond d’eux-mêmes, ils cherchent une patrie, parce qu’au delà des fuites et des abandons, ils finissent par trouver une terre où se construire. S’ils rencontrent notre cœur avec tant de présence, c’est parce que vous utilisez, pour les faire vivre, une écriture plurielle, simple, honnête et gorgée de sens. Vos mots se lisent et se disent, vos phrases chantent, légères, porteuses de tant d’humanité, profondes et dansantes.

          Vous parlez de destins qui pourraient être les nôtres, vous n’évitez pas la souffrance et, avec une rare délicatesse, vous dénoncez, à travers ce que vivent vos héros, les mille lâchetés qui parsèment nos existences. Merci d’offrir aux réfugiés une terre d’asile, celle du cœur et de la tendresse. Merci d’ouvrir au partage et à l’accueil des différences.

          Chère Geneviève, vos livres sont précieux. Ils nous rappellent qu’il est terrible de tout perdre, mais plus terrible encore de ne pas aimer et ils nous apprennent, avec beaucoup de grâce, à aimer mieux.

 

Frank Andriat

 

Geneviève Damas, Patricia, Gallimard, 2017

Geneviève Damas, Si tu passes la rivière, Le Livre de Poche, 2014

Caroline SOLÉ

          Chère Caroline,

          Vos deux romans, publiés dans des collections de littérature jeunesse, n’ont rien à envier à tant de textes littéraires qui font les gros titres de la presse. Vos deux livres sont, chacun à sa manière, des perles d’humanité et de justesse. Intelligents, efficaces, remarquablement écrits, ils rejoignent les lecteurs dans leurs fragilités et dans leur générosité.

          Vos personnages nous renvoient à nous, à nos déroutes, à ces marécages où nous nous enlisons parfois. En donnant la parole à des exclus, en mettant en lumière leur lutte  pour conserver l’équilibre, en montrant combien notre société (mais c’est aussi nous) peut se révéler égoïste et injuste, vous nous ramenez à nos propres failles et à nos mensonges. Ce choix fait votre originalité : vous décrivez, avec empathie, la rue, l’absence de rêve, la solitude intérieure, l’attirance pour l’abîme à travers des êtres blessés, des ados mal dans leur peau, mais aussi des adultes possessifs et violents. Que ce soit Christopher dans La pyramide des besoins humains ou Cheyenne dans La petite romancière, la star et l’assassin, vos héros, même s’ils traînent avec eux des valises de chagrin et qu’ils ont la tentation du vide, sont des observateurs implacables de la réalité. Quand Cheyenne et Christopher parlent de leurs parents, vous parlez de ce qui dérape dans chaque vie. Dans la nôtre aussi. Attachants et profonds, vos héros ne simulent pas. Ils vivent.

          La comédie humaine que vous peignez, les ombres que vous décrivez sont autant de pépites qui touchent vos lecteurs. J’ai aimé Jimmy, Tristan ou cette poignante Eléonore qui ne vit que de stress et de strass. J’ai aimé le fait que vous préfériez les indiens aux cow-boys. Vous avez, chère Caroline, le don d’aller à l’essentiel et, comme Balzac, vous créez un univers de correspondances qui fascine et qui interpelle. Dans vos deux livres, les malheureux font « scratch, scratch », mais leur grattement hurle et leurs phrases de philosophes démunis vont droit au cœur et à l’esprit.

          Même s’ils parlent des solitudes humaines et des fêlures de l’existence, vos deux romans n’ont jamais rien de larmoyant. Vous demeurez, sans pathos inutile, au-dessus de la mêlée et cela vous permet d’être réellement proche de vos personnages et de leurs tremblements de vie. Vos intrigues sont des prétextes pour raconter les failles, vos trouvailles littéraires servent votre propos humain. Comment construire du bonheur malgré les idées de suicide qui nous traversent ? Comment nous émerveiller malgré les ombres ?

          Quelle richesse, chère Caroline ! Vous ne prenez pas vos lecteurs pour des idiots, vous les amenez à réfléchir et c’est d’autant plus important que les collections où vos deux romans sont publiés sont destinées aux ados. Merci pour eux, merci de leur offrir d’aller au-delà des apparences, merci de les confronter à la question du sens et de leur montrer que les réponses simplistes, même si elles brillent, aveuglent et ne construisent que du vent. Merci pour vos mots qui nous conduisent à faire la paix avec nous-mêmes et qui nous rappellent que, pour vivre intelligemment, il faut toujours « creuser profond » !

 

Frank Andriat

 

Caroline Solé, La pyramide des besoins humains, L’École des loisirs, 2015.

Caroline Solé, La petite romancière, la star et l’assassin, Albin Michel, Litt’, 2017.

Jean-Marc CECI

          Cher Jean-Marc Ceci,

          Je me suis arrêté.

          J’ai contemplé le silence.

          Je me suis déplié.

          Je vous ai lu et j’ai oublié les mots bavards. Pour en rencontrer d’autres. Ceux qui poussent en soi et qui conduisent vers l’essentiel, vers la lumière mais aussi vers les parts d’ombre.

          J’ai respiré, Jean-Marc. En compagnie de Kurogiku, de Casparo et d’Elsa. J’ai rêvé à la panthère noire qui a plié, en une seconde, la vie de votre héros, qui l’a conduit du Japon en Toscane et qui l’a fait s’asseoir, pour arriver un jour, parce qu’il a ouvert un dialogue avec un autre que lui-même, à découvrir les mots précieux que son père avait notés dans un flocon de neige.

          Tout simplement. Maintenant. Comprendre. J’ai cueilli, dans vos mots et entre ceux-ci, dans l’immobilité silencieuse qu’ils créent, une part de beauté. La mienne. Parce que vos phrases n’imposent rien, parce que vous offrez à votre lecteur de se poser, parce que vous lire ne nous exporte pas vers vous, mais nous importe vers nous. Vous ne nous conduisez nulle part, vous nous accompagnez.

          Monsieur Origami m’a ravi. Le temps s’est figé. Mieux vaut le contempler que le mesurer. Casparo l’a bien compris. Mieux vaut se taire ensemble que parler. Nous nous sommes tus ensemble et Monsieur Origami, votre beau roman, m’a rencontré. Vous n’écrivez pas avec la tête. Vous écrivez avec le centre de vous, là où vous respirez, là où se situe votre équilibre. Et c’est pourquoi vos silences (j’inspire) et vos mots (j’expire) créent l’harmonie, un sentiment de plénitude qu’un livre produit rarement parce que, souvent, les auteurs se noient dans le flot même qu’ils engendrent.

          Vous pas. Vous êtes là, simplement. Vous observez. Le temps. Chaque engrenage. Chaque pli. Vous vous confiez au blanc. À la présence de ce qu’on n’écrit pas, mais qu’on vit. C’est pour cela que votre roman est fort. Il vit au rythme de chacun des lecteurs qu’il a. Je l’ai lu deux fois. C’est rare. Je vais le lire encore. Et chaque fois, je découvrirai un autre livre que celui que j’ai lu. Parce que Kurogiku regarde le monde, tente de comprendre comment il est plié. Et comment, après qu’on l’a déplié, il n’est pas chiffonné.

          Votre roman est généreux. Il donne, il ne prend rien, il sème et il permet de grandir. Il est présent. Comme Elsa. Elle est importante, Elsa, parce qu’elle accueille ceux qui viennent et prend soin de ceux qui restent et de ceux qui partent. Elle est ici et maintenant tout en conservant la juste distance. Celle de l’amour qui se déplie au fil de temps. À quoi sert-il d’avoir si être nous manque ?

          D’habitude, un livre qui a du succès a beaucoup de lecteurs. Grâce à vous, un lecteur reçoit beaucoup de livres : celui que vous avez écrit, mais tous ceux qui naissent de lui, ceux que l’on peut créer en pliant mille et une fois vos mots. Comme un origami.

          Cher Jean-Marc, c’est du grand art. Celui de la paix et de l’harmonie.

 

Frank Andriat

 

Jean-Marc Ceci, Monsieur Origami, Gallimard, 2016.

Leïla SLIMANI

Catherine Hélie – éditions Gallimard.

                   Chère Leïla Slimani,

          Vous êtes entrée dans la vie des Lettres comme une étoile bienheureuse. Deux romans et vous voilà reconnue. Auréolée de votre prix Goncourt (c’est quand même grand-chose !), sublimée dans les média, chantée par celles et ceux de vos confrères qui ne sont pas jaloux de votre talent, vous courez de rencontre en rencontre pour partager, avec vos lecteurs, les pourquoi, les comment, les peut-être.

          Je n’ai rien lu sur vous, j’ai à peine survolé quelques broutilles people, mais de vous j’ai lu deux maîtres-livres, deux romans où l’humain rencontre les abysses. J’ai côtoyé deux femmes, l’une mangée par le sexe, l’autre absorbée par le trou noir de l’absence, l’une et l’autre coupées d’elles-mêmes, de la lumière douce qui construit la vie, l’une et l’autre plongées dans la nuit, prisonnières, inéluctablement menées vers la souffrance et étouffées par l’impossibilité qu’elles semblent avoir de se reconnaître quand elles se regardent dans un miroir. Adèle, se gavant de stupre, et Louise, se gavant de l’autre, ne vivent pas : elles survivent, passant sans cesse à côté de ce qui pourrait les sauver, perdues et perdant celles et ceux qui les approchent.

          Vos personnages sont si humains, Leïla ! Vous avez dû frôler pleinement la solitude pour peindre ainsi les blessures de l’âme : vous devez savoir ce que signifie l’expression « ne pas s’en sortir indemne », vous n’avez pas peur de vous confronter à vos démons. Sans cela, vous ne pourriez pas décrire aussi merveilleusement le désespoir, le déni, l’absence, les impostures et les mensonges. Vous avez le don de poser sur les êtres un regard vrai, sans concession. Cependant, malgré la cruauté qui fait trembler vos histoires, jamais la tendresse n’en est absente : vous n’écrivez pas froidement, mais avec une profonde empathie pour chacun des personnages à qui vous donnez la vie. Vous les accompagnez, vous humanisez leurs dérives, vous leur offrez une consistance qui les rend proches de nous, lecteurs. Ne pourrions-nous pas, nous aussi, nous laisser entraîner dans le jardin de l’ogre qui nous habite tous, nous laisser séduire par la chanson douce de l’horreur ?

          Quand nous n’avons plus nulle part où aller, quand respirer même nous semble étranger, lorsque notre vie se réduit comme une peau de chagrin, quand nos fêlures prennent le pas sur l’espérance, nous pouvons — comme Adèle, comme Louise, mais aussi comme Myriam et Paul ou encore Richard — choisir le pire : vivre d’absence au lieu d’être présents à l’amour. Nous ressentir tellement désemparés que nous préférons nous voir défaits plutôt que d’accueillir les sourires de la vie.

          Merci, chère Leïla Slimani, merci de nous rappeler, avec justesse et force, voire avec une certaine gourmandise, combien notre existence peut être amère, sordide, insoutenable lorsque nous ne cultivons pas la lumière. Merci pour votre écriture efficace, sobre, accordée aux précipices qu’elle côtoie. Votre plume heureusement chaloupée, savoureuse, habillée de simplicité et d’harmonie, ne perd pas le lecteur et le conduit vers l’essentiel : vos personnages dénudés, sans apparat, et pourtant séduisants. Vous avez de la grâce dans la sobriété et vos mots chantent alors que vous n’utilisez aucune fioriture pour les faire chanter : c’est du grand art.

          Comme Adèle, vous devez souvent « fermer les yeux et vous faire toute petite » : c’est la meilleure manière de se mettre à l’écoute de l’autre, de se fondre en lui et de s’en imprégner. Merci d’oser affronter, pour notre bonheur, l’insoutenable complexité de l’être. Merci de murmurer l’humain dans sa fragilité et dans ses frémissements les plus obscurs.

 

Frank Andriat

 

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014.

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016.

Orianne CHARPENTIER

copyright Catherine Hélie

© Catherine Hélie

          Chère Orianne,

          Avec Après la vague, vous m’avez charmé, vous m’avez emporté, vous m’avez ému, vous m’avez rappelé qu’un vrai livre est avant tout un don. Votre roman est baigné de grâce : sans effet de manche, avec douceur et simplicité, au moyen d’une langue claire qui cultive l’essentiel, vous m’avez mené dans le creuset de l’émotion vive, celle où tout naît, celle qui s’émerveille, celle qui bénit et qui devient capable de dire merci.

          Après la vague parle, avec délicatesse, sensibilité et profondeur, de la vie retrouvée, de la lumière de l’aurore qui nous rejoint après l’obscur, de la tendresse du sable chaud et de la caresse des vagues quand on a réappris à n’avoir plus peur de la force et de la violence de la mer. Vos personnages sont humains, profondément humains, blessés, tendres, violents, injustes parfois, en recherche de ces petits bonheurs qui construisent la vie. Au fil des pages et des mots, vous les accompagnez. Entre eux et vous, s’est établi un dialogue fait de respect et d’écoute réciproque. Max et Jade, le vivant et la morte, sont tous deux portés par votre plume habile.

          Vous êtes, Orianne, une écoutante : s’ils participent à une histoire, vos mots, sans cesse, en lumineuses petites touches, sont le reflet d’une vie plus grande, habitée par l’intime, fragile. Vos mots ne sont pas bavards, ils sont des perles sur le chemin, des murmures prégnants. Vos personnages ne sont pas des marionnettes créées par un auteur plein de lui-même. Avant que vous ne leur donniez voix, j’ai la douce impression qu’ils sont devenus vos amis, à l’intérieur de vous, au plus profond, dans le silence.

          Vous avez longuement et tendrement cheminé avec eux et c’est le fruit de cette rencontre que vous offrez à vos lecteurs en toute délicatesse. Au-delà de la belle histoire de reconstruction que vous racontez, vous proposez à celles et à ceux qui vous lisent de se rencontrer eux-mêmes : les questions de Max, ses défaites, ses colères, ses atermoiements, ses petites victoires sont aussi les nôtres. Comme lui, parfois, nous n’avons plus de mots, plus d’espérance. Comme lui, nous nous laissons submerger par la vague du néant et nous oublions que la vie nous attend toujours, au cœur même de nos fuites, sous la forme d’un coquelicot, d’une voiture en panne, d’une bonne sœur sur une route de campagne ou d’un souvenir que nous avons mal lu.

          Merci, Orianne, de nous souffler que la vie est une promesse. Merci de nous rappeler, à travers l’émouvante aventure de Max, qu’il s’agit avant tout d’aimer, de demeurer à l’écoute de nos fragilités pour ne pas perdre notre humanité. Merci de tendre la main aux inconsolés et de leur dire que la vie est plus forte que tous les tsunamis qui peuvent nous engloutir.

 

Frank Andriat

Orianne Charpentier, Après la vague, Éditions Gallimard, Scripto, 2014.

Isabelle MONNIN

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                   Chère Isabelle Monnin,

          Votre triptyque, Les gens dans l’enveloppe, s’offre à ses lecteurs comme une main tendue. C’est un livre qui accueille. Avec humanité. À partir de quelques photos anonymes, vous édifiez un univers, celui d’une famille dont les visages murmurent à votre oreille attentive. Vous écoutez leurs faiblesses, leurs fragilités, leurs silences, leurs non-dits. Vous tissez des liens et vous inventez à ces personnes, qui pourraient être nous, des fumées de vie qui s’évadent dans le ciel du monde.

          Vous réussissez, avec une rare bienveillance, à créer des présences, à donner la vie à des hommes, à des femmes en vous rendant proche de leurs ombres et de leurs lumières. Vous êtes l’inconnue qui devient l’amie, vous êtes l’étrangère qui entre dans la famille. Sur la pointe des pieds. Vous semez des vies et vous les regardez germer avec un amour que l’on sent de plus en plus ému, de plus en plus tendre.

          Votre ovni littéraire — roman, enquête et disque né de votre complicité avec Alex Beaupain — est un objet rare que tout amateur de fiction devrait découvrir. Parce qu’il dévoile, avec une belle simplicité et une immense humilité, comment, à partir de presque rien, un auteur crée un monde et comment, ensuite, le monde se rassemble autour de la fiction pour donner à celle-ci un nouveau visage. « Les gens dans l’enveloppe » vous ont offert leurs fragilités, leurs mots, leur force. Grâce à votre enquête, votre belle fiction acquiert une nouvelle profondeur, celle de la vie brute, sans fard, mais si belle d’être réelle. Après avoir donné vie, grâce au disque d’Alex Beaupain, vous donnez voix  et bonheur.

          Chère Isabelle, votre livre est un chemin où il fait bon se promener, un chemin qui nous conduit avec subtilité vers nous-mêmes, en toute transparence, vers ces petites choses qui rendent la vie précieuse : ces liens que nous créons et qui se défont, ces émotions qui nous submergent, ces dérapages, ces erreurs et ce besoin de conserver le moins mal possible notre dignité et notre courage quand l’existence nous gifle et nous fait mal. Votre livre témoigne, sans effets de manches, de notre humanité : à Clerval, sur le pavé, dans ce beau Doubs que vous aimez, mais aussi partout dans le monde, la vie frémit, la vie rit et pleure, la vie patiente et nous attend.

          En rencontrant vos gens dans l’enveloppe, vous nous invitez à rencontrer celles et ceux qui nous entourent, à leur faire confiance, à tisser des liens, à créer des ponts, à humaniser la Terre. C’est pourquoi votre œuvre fait du bien, c’est pourquoi elle nous imprègne d’une grande douceur. Celui qui vous lit est obligé de prendre du recul, de se poser, de s’accorder une attention que nos existences trépidantes nous ravissent si souvent. Celui qui vous lit ne peut qu’être ému en se rappelant que le bonheur se construit, chaque jour, de lueurs qu’il faut protéger et offrir.

          Avec votre beau projet, chère Isabelle, vous nous rappelez qu’on ne peut pas recevoir sans donner, que la confiance se construit et que la vie n’est jamais anonyme, que tout demeure relié, malgré les déchirures et les absences. Je vous remercie, vous et vos co-auteurs « les gens dans l’enveloppe », d’avoir si généreusement et si humblement construit le quotidien.

 

Frank Andriat

Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe, avec Alex Beaupain,
Éditions Jean-Claude Lattès, 2015.